La neutralité suisse a longtemps été comprise comme un fait géologique autant que politique. Les Alpes sont immuables, éternelles, une forteresse. Elles ont servi de barrière physique et de socle idéologique à une nation qui s’est placée comme le centre intouchable de l’Europe. Mais que se passe-t-il quand les montagnes elles-mêmes se mettent à bouger de manière exponentielle?
En 2023, l’Italie et la Suisse ont annoncé qu’elles redessineraient des sections de leur frontière alpine commune. La raison en était la fonte des glaciers qui définissaient la frontière. Le glacier du Théodule, près du Cervin, recule à un rythme qui s’accélère. De la roche nouvelle est mise à nu et déplace la ligne de partage des eaux qui détermine légalement où une nation s’arrête et où l’autre commence. La frontière est en mouvement. La Suisse a vu ces dernières années une intensification des éboulements et des glissements de terrain, le dégel du pergélisol et la déstabilisation des glaciers. Érosion, fracture, effondrement. Cela ouvre une spéculation sur la neutralité suisse, qui s’est historiquement appuyée sur les Alpes comme défense naturelle. Immuables, infranchissables, une forteresse.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le « Réduit national » suisse, une stratégie de repli dans les montagnes en cas d’invasion, a transformé les Alpes en une neutralité spatialisée. Les montagnes la rendaient possible. Mais si la forteresse s’effrite, que devient l’idéologie qu’elle est censée garantir? La neutralité peut-elle rester stable quand sa fondation est en mouvement? Le travail place le public devant un banc d’ardoise, archive sédimentaire, fragile et marquée de traces de craie humaines qui redéfinissent des frontières sur la pierre. Des sous-titres silencieux racontent, un glitch sonore et fort interrompt, hypnotise, met en mouvement.
Les Alpes bougent. La question est de savoir si la neutralité politique bouge avec elles, ou s’effondre.
En collaboration avec Mathis Marsepoil






